L’esprit Japon

Noblesse de la civilité et élégance de la courtoisie

2 avril 2019

Episode 7

Kyoto

"Ici, au Japon, tu peux me croire Ami.e, l’humilité et la courtoisie sont les rubans du cœur" Nathalie Grillet

Incontestablement, le Japon est un espace fascinant. Ce qu’il me donne à voir, à vivre et à découvrir provoque chez l’Européenne que je suis un appétit culturel et un écho émotionnel. Je me sens ici à la fois, particulièrement bien, rassérénée, et étonnamment je ne suis pas si dépaysée que cela, pas aussi dépaysée que certains pourraient l’imaginer. Peut être moi-même je le pensais ou du moins, en comparaison à d’autres pays que j’ai parcourus.

La "Zen Attitude" incarnée 

La discipline

Vous vous souvenez que mon premier article portait sur le surmenage au travail et les suicides qui en découlent. J’avance  dans mon voyage, j’avance aussi dans mes apprentissages. J’observe et je remarque dans les lieux de travail ou dans les lieux publics, dans les habitudes et attitudes japonaises, une forme de "discipline" presque déconcertante pour la Franco-européenne que je suis. Des exemples étonnants ? "En veux tu ?... En voilà !" : Aux passages piétons, toutes les personnes respectent les premiers arrivés sur la ligne de traversée et se positionnent derrière en file. Sur les quais de gare, de tramway, les numéros de voiture sont indiqués au sol. En l’air et la foule attend calmement dans une « file » marquée au sol par un « couloir » d’attente.

Le respect

Personne n’aurait l’audace ni même l’idée de manquer de respect envers ses concitoyens ou comparses de queue, connus ou inconnu, de dépasser un seul prédécesseur ou pire encore, de tricher dans la file d’attente. C’est exactement la même chose au restaurant d’entreprise, chacun patiente et donne tout son temps à celui qui se sert devant lui.

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La civilité

Sans intention de polémiquer, en regardant ces foules quiètes, je ne peux m’empêcher de penser, un peu amusée, un peu dépourvue, à la manière dont nous nous engouffrons dans le métro parisien. Je me remémore comment et très régulièrement, nous nous faisons dépasser dans les files d’attente, comment encore un caddie peut nous « écraser » dans un rayon de supermarché pour arriver avant nous à la caisse. Aussi comment notre place réservée peut- être occupée par une autre personne et quand à la cantine, des personnes tentent de se faufiler pour arriver plus vite au repas. Les exemples quotidiens ne manquent certes pas. C’est le choc des cultures. Il y a de quoi être interpellé par cette « discipline » des japonais. Une forme de rigueur poussée à l’extrême. Profondément, il s’agit de bien plus que cela. Il s’agit de civilité.

Un choc de cultures

La civilité japonaise a de multiples formes d’expression. Ôter ses chaussures quand on entre chez quelqu’un ou dans certains lieux publics.  L'entreprise montre également le respect à son hôte mais aussi la volonté de ne pas apporter de salissure extérieure qui déprécierait l’intérieur. Dès l’entrée d’un lieu, un espace est réservé aux chaussures et vous disposez de jolis chaussons ou de tongues pour circuler dans les espaces. A l'exception des tatamis qui doivent être foulés pieds nus ou à chaussettes.

Autre expression de ce respect de rigueur : les salutations nombreuses et appuyées accompagnées des mêmes phrases à chaque rencontre ou au départ.

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La civilité s’exprime également dans le respect des règles routières. Depuis mon arrivée, aucun coup de klaxon ou de geste d’agacement au volant. Les villes sont étonnement « silencieuses » malgré la concentration humaine et le nombre de véhicules. Il est vrai que la plupart des voitures sont électriques ou au gaz.

Le japonais est absolument respectueux des règles fixées. Quand on constate combien en France, nous passons notre temps à dériver, dévier, à contourner les règles ou obstacles. On relève de nombreux gestes de mécontentement comme les formes d’agressivité au volant. Qui plus est, on constate les incivilités dont font l’objet, très régulièrement, les personnes dans des administrations ou les magasins. Tout cela m’évoque évidemment un paysage plutôt stressant et bien peu respectueux des humains.

Des moeurs adoucies par la civilisation

Le climat et l’ambiance au Japon sont calmes, paisibles et ressourçants. Ceci me procure depuis mon arrivée un sentiment de sécurité et de relâchement, une vraie tranquillité d’esprit. Sentiments présents également dans la foule ou dans des lieux très fréquentés. Les rues et les espaces communs sont d’une propreté exceptionnelle, y compris dans les toilettes publiques. Une forme d’éducation centrée sur la courtoisie, le respect, la maîtrise de ses émotions : un art de respecter l’autre et son environnement, et donc de se respecter soi même.

esprit Japon

Roland Barthes a écrit à propos du Japon: « Si je dis là-bas que la politesse est une religion, je fais entendre qu'il y a en elle quelque chose de sacré ; l'expression doit être dévoyée de façon à suggérer que la religion n'est là-bas qu'une politesse, ou mieux encore : que la religion a été remplacée par la politesse ».

Certains d’entre vous souriront à la lecture de ces quelques exemples. Je partage avec vous ce sentiment paradoxal et confrontant que j’éprouve depuis mon arrivée. Je suis partagée entre un « modèle unique de pensée ou d’agir » qui pourrait aussi m’inquiéter dans sa forme de «subordination » ou réellement une manière incarnée et sincère d’agir avec les autres ?

La culture de la honte

Ritsuko, traductrice et responsable clients dans un grand groupe japonais Itochu, nous a livré sa manière d’expliquer cette permanente courtoisie. Je vous invite à écouter son approche délicate, élégante et personnelle qui nous montre un chemin que les Japonais empruntent par tradition. Il s'agit du bushido. C’est le code des principes moraux que les samouraïs japonais étaient tenus d'observer.

Interview de Ritsuko

 

Belle fierté. Édifiant ? Non ? … on ne dépasse pas, on ne se précipite pas ! On ne se permet pas !

Ici aussi au Japon chaque génération considère la plus jeune comme s’autorisant des choses qui ne sont pas acceptées dans la tradition. Les excès sont alors jugés ses sévèrement.

La crainte du « Meiwaku » qui consiste à refuser de déranger ou d’irriter l’autre est une autre explication à la courtoisie et à la civilité extrême des japonais.

D’autres éléments d’explications rejoignent également la religion shintoïste, dite Shinto.  C'est l'expression magnifiée de l'amour et du respect envers la nature dans sa force et sa beauté.

L'exercice de la civilité en entreprise

La journée de la gentillesse du 3 novembre sonne comme une injonction à « être gentil » avec les autres au moins une fois dans l’année.

Pourtant, étymologiquement, le mot gentillesse ne rime pas avec faiblesse mais bel et bien avec noblesse [du latin, gentilis, “le noble, celui qui est bien né”]. Tenir la porte à celui qui vous emboîte le pas, est appréhendé comme gentil, car il y a une noblesse morale dans cet acte. ».

Le philosophe Emmanuel Jaffelin, auteur de «Éloge de la gentillesse en entreprise» souligne les effets bénéfiques suivants : En entreprise, on parlera souvent de bienveillance, mais ce terme suppose une hiérarchie. « Le surveillant de prison est bienveillant avec le détenu en prolongeant la durée de parloir ; le patron est bienveillant en autorisant une salariée à quitter son poste parce que son enfant est malade. Mais ni le prisonnier ni le salarié ne peuvent être bienveillants avec leur supérieur. »

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Pour que votre comportement porte ses fruits, encore faut-il être sincère. Etre gentil, c’est vouloir rendre service à quelqu’un qui vous le demande (ou qui ne vous le demande pas), et sans escompter un retour sur investissement. «Il ne faut pas être gentil tout le temps, explique Emmanuel Jaffelin : la gentillesse est une morale du pouvoir et non du devoir. Je ne dois pas être gentil, je peux l’être.»

L'inspiration japonaise à l'export

La domination et l’écrasement ne font pas la force d’une entreprise. Ce sont les sociétés où le quotidien est un « western », avec son lot de « tueurs » et de « chacun pour soi », qui seront perdantes face à celles qui privilégient la douceur, l’intelligence émotionnelle et l’empathie« Les salariés sont bien plus efficaces lorsqu’ils évoluent dans une atmosphère bienveillante », rappelle le philosophe.

Nos entreprises peuvent être un lieu quotidien de civilité et de courtoisie. Une bonne ambiance de travail motive, propulse les envies et libère la créativité. Bien-être, bien-veillance, bien-faisance, bien-séance… Autant de mots clés pour s’épanouir dans un environnement professionnel. Il ne s’agit pas d’injonction à être ou à faire, il s’agit surtout de se convaincre, d’incarner, de partager et de transmettre.

Une idée :  la prochaine fois que nous aurons envie d’être désagréable avec quelqu’un, posons-nous la question du comportement courtois qui pourrait réellement réjouir notre interlocuteur ? Collectivement, ré-ancrer la vertu du respect de l’autre, augmenter notre seuil de tolérance et améliorer notre bien vivre ensemble. Développer la Zen’Attitude, incarner la noblesse et l’élégance de la civilité et de la courtoisie.

(*) Les mots pour le dire

  • Retour sur la honte

C'est un sentiment d'abaissement, d'humiliation qui résulte d'une atteinte à l'honneur, à la dignité : Couvrir quelqu'un de honte.

Le sentiment d'avoir commis une action indigne de soi, ou crainte d'avoir à subir le jugement défavorable d'autrui : Rougir de honte.

Il exprime un sentiment de gêne dû à la timidité, à la réserve naturelle, au manque d'assurance, à la crainte du ridicule, etc., qui empêche de manifester ouvertement ses réactions, sa manière de penser ou de sentir : N'avoir aucune honte à avouer ses sentiments.

A lire aussi

« La comédie (in)humaine » Nicolas Bouzou et Julia de Funès

« Etre gentil n’implique pas d’être con » de Marlène Duretz


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