Poésie au Japon

De l'instant présent

Saisir le beau, le bien et le bon

4 avril 2019

Episode 8

Matsuyama - Kyoto

« Là tout n’est qu’ordre, calme et volupté » écrivait Baudelaire. Je suis littéralement imprégnée et investie par la magie et la délicatesse du printemps japonais et de ses cerisiers en fleurs. C’est pour moi, le juste moment de partager avec vous, lectrices et lecteurs assidus et émérites, la ferveur artistique et esthétique de cette étape. Chacune des contrées que j’ai traversées jusqu’alors a éprouvé ma sensibilité à son extrême, espèce de paroxysme jubilatoire. Pas un seul regard sans vibrer à un détail, pas un élément d’architecture, pas une beauté dans un jardin, dans un lieu d’hébergement ou un espace de travail qui ne soit inspirant ni émouvant.

Haïku* sens du présent 

Fin d’un matin de printemps à Matsuyama*. Le site est réputé pour ses bains chauds naturels, mais également parce qu’un poète célèbre y a longtemps séjourné. L’un des 4 maîtres du Haïku, la poésie accessible à tous, Masaoka Shiki*. Il a publié publiera près de 25.000 haïku au cours de sa courte existence. En effet, atteint très tôt de tuberculose, il meurt à Tokyo à l'âge de 55 ans. Le Haïku est un art japonais littéraire. C’est un petit poème écrit pour saisir l’instant présent. « En matière de haïku, il est des choses qui ne se peuvent enseigner. Il faut les pénétrer par soi-même. » Bashô*.

Un langage simple et concret

Le haïku est bref, Il se compose de 17 syllabes – le nombre approximatif de syllabes qu’on peut énoncer confortablement en un seul souffle. Au Japon le haïku se présente sur une seule ligne, et en anglais sur trois, en 5/7/5 syllabes. Le Haïku permet d’exprimer ce que nous voyons, ce que nous ressentons, dans un langage simple et concret. Il est l’art de la concision, un « instantané » de vie choisi. Le talentueux Michel Ange a dit en voyant la voute de la chapelle Sixtine «J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer».

Recentrer l'attention

Le Haïku recentre l’attention de son créateur sur le moment présent pour révéler « l’essence » de ce que cet instant est. Le Haïku n’est pas là pour faire joli en soi. Il permet à son auteur de s’arrêter sur ce qui est vécu à un instant précis et suspendu et de l’écrire. En cela, c’est moins le final du Haïku lui-même que la capacité à se « poser » sur ce présent qui est symbole et signifiant. Une des vertus du Haïku serait de s’arrêter sur ce que nous vivons dans l’instant et de le synthétiser en captant et comprenant son essence. La singularité du Haïku est qu’il est accessible à tous, c’est une forme de poésie « démocratisée ».

poésie

Une alouette s’élève-
je respire la brume
je marche sur les nuages !

Masaoka Shiki

Je me suis spontanément essayée à cet exercice en observant une guirlande de boules de couleurs en tissu dans un ryokan à Kazanawa :

"Boules soyeuses, Ronde de jolies couleurs, Rire et bonheur."

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Les voies de la calligraphie

J’ai vécu un moment exceptionnel et bouleversant au temple sacré Saihoji* à Kyoto. Il est réputé mondialement pour son jardin des mousses. Je venais pour la visite du fameux jardin. Avec d’autres visiteurs, je suis invitée à rejoindre une salle de cérémonie religieuse. Je me retrouve alors à genoux devant un petit banc d’écriture, au milieu de 80 personnes, en grande majorité japonaises et chinoises. Commence alors mon premier exercice de calligraphie au pinceau et à l’encre de chine en bâtonnet sur papier Hanshi.  Nous sommes alignés par rang de 8 personnes et nous devons reproduire un mantra d’environ 2000 caractères sans parler. L’objectif est de recopier en une heure tous les caractères et de rédiger ensuite un vœu. Chacun dépose alors sa calligraphie devant un autel. Plus tard et en notre absence, les religieux du temple prient pour que nos vœux écrits puissent être exaucés.

La cérémonie religieuse

J’échange quelques mots rapides en anglais avec ma voisine de droite. Elle sort de son sac un pinceau « moderne » type feutre, qu’elle a apporté. Mon voisin de gauche, lui,  s’empare du matériel mis à notre disposition : un pinceau, un bâtonnet d’encre de chine, un récipient avec un peu d’eau.

Le moine de cérémonie donne le top départ et les explications en japonais, et chacun démarre. J’observe les autres pour savoir comment m’y prendre, car je ne parle toujours pas le japonais. Je triche donc en toute impunité ! Démarrer par la gauche de la feuille et par le haut de chaque colonne, descendre chaque colonne et reproduire ainsi les caractères. Puis, passer à la colonne suivante. Je ne suis pas très douée avec le dosage eau-encre de chine-pinceau…Je crains de faire des « pâtés » noirs sur ce magnifique papier. Cela me rappelle étrangement de vagues souvenirs scolaires avec le buvard, les tâches d’encre et la plume. Mon voisin de gauche n’en est pas à son premier exercice, il avance vite. Ma voisine reproduit avec dextérité et vitesse les caractères.

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"ConcentraCtion"

Cinq minutes sont déjà écoulées ! Concentre-toi Nathalie, respire, accueille ce qui vient sans jugement. Cela me rappelle un exercice de méditation de pleine conscience ? Je suis troublée par la vitesse de progression de mes voisins. Juste devant moi, une femme âgée prend son temps et s’applique, je m’inspire de son rythme. Je ne comprends rien à ce que j’écris. Certains caractères sont plus « simples » à copier, d’autres me paraissent tellement complexes ! Je ne suis absolument pas certaine d’arriver à la fin de l’exercice.

D’évidence le but est de s’appliquer à la calligraphie et de lâcher prise sur l’objectif de réussite pour être totalement présente à cet exercice. L’important est le chemin… "Ce n’est pas le chemin qui est difficile mais le difficile qui est ici chemin". Le temps, ici, n’est qu’une simple contrainte. Je finis la calligraphie et je la dépose avec précaution devant l’autel, fruit de ma concentration en action.

Autre exercice de grande concentration en action : dans le magnifique jardin du temple Saihoji, je croise des femmes accroupies sur la mousse, ôtant minutieusement à l’aide d’une petite spatule, les mauvaises herbes. Un véritable travail d’orfèvre et d’une réelle pénibilité en termes de posture. Patiemment, elles progressent par centimètre carré. Je suis émerveillée par leur concentration et leur agilité. Un geste et une œuvre d’art totalement maîtrisés. Je rends hommage à la beauté du geste de ces femmes, à leur humilité et à leur spiritualité.

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Des sources d'inspirations pour nos entreprises

Que peuvent venir faire la poésie, la calligraphie ou encore le paysagisme dans nos entreprises ? Tout autant que la philosophie, la méditation voire la sophrologie. Ces expériences ouvrent au moins trois dimensions, trois directions qui sont autant de voies possibles : la concision ; la concentration ; la régénération.

L'art de la concision à la mode Haïku

Produire des « livrables » de qualité est un leitmotiv puissant pour les acteurs professionnels. La perfection se nichant dans le détail ou le détail dans la perfection, nous allons parfois au-delà de ce qui est réellement attendu, par « conscience professionnelle » et surtout par le « soi parfait », qui entraînent une sur-qualité. En particulier, quand on vit son métier comme un artisan, littéralement « homme de l’art ». Revenir à l’art de la concision et de la synthèse dans nos réunions, dans nos écrits professionnels, appliquer la loi de Pareto*, partir en quête de l’essentiel et de l’important pour créer de la valeur réellement ajoutée.

L'art de la concentration à la mode calligraphie

Beaucoup d’acteurs de l’entreprise, quelles que soient leurs fonctions professionnelles, me témoignent fréquemment de leur difficulté à réaliser les objectifs, à tenir les délais, à soutenir les rythmes poussés. Certains d’entre eux malheureusement vont jusqu’à l’épuisement. Prendre le temps de regarder nos pratiques. Ralentir et s’arrêter pour se « décentrer » quelques instants du travail et se remettre au centre de soi. Les méthodes ne manquent pas. Décidons d’en faire une pratique, une activité à part entière dans nos emplois du temps professionnels. Ralentir et prendre le temps d’observer oxygènent le cerveau, reposent le corps, libèrent les émotions, diminuent le stress. Pourquoi s’en priver ?

L'Art comme exercice d'inspiration et d'expiration

S’accorder des instants poétiques. Faire vivre et vivre l’Art sous toutes ses formes dans l’entreprise. Décorer avec art les lieux professionnels et leur environnement.

Créer du « beau » qui fait du « bien » et génère du « bon » représente un véritable projet au service de tous dans l’entreprise.

Depuis le début de mon périple « S’enrichir de l’autre et de l’ailleurs », je constate que je me ressource profondément de ces nouvelles découvertes et de mes belles et douces rencontres.

Ce projet est un réel espace de distanciation et de développement dans une vie professionnelle intense. Des graines sont semées, des idées germent.

Je l’ai imaginé, construit, pour ouvrir et partager tous les possibles, je suis heureuse de pouvoir le réaliser. Il est très simplement mon « pas de côté ».

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(*) Les mots pour le dire

*Matsuyama*

 Au Nord-Ouest de Shikoku, quasiment en face de Hiroshima, le site de Matsuyama est connu depuis l’antiquité japonaise pour ses sources thermales et ses temples. Aujourd'hui, Matsuyama est une immense ville d’un demi million d’habitants, au bord de la mer, entourée de jolies montagnes. Il s’agit d’une ville thermale, avec un des plus beaux onsen*du Japon, le Dôgo Onsen Honkan, celui là même qui a inspiré le onsen du film le voyage de Chihiro. Tout le quartier s’appelle Dôgo d’ailleurs. Alimenté par une ancienne source (qui alimente également d’autres établissements), le bâtiment actuel a été refait en 1894, en pleine ère Meiji, et est vraiment superbe.

*Onsen*

Plongez dans le bain japonais ! Sources de plaisir, synonymes de bien-être, les sources thermales (onsen) et les bains publics (sentô) réjouissent les habitants de l’archipel. Destinations incontournables, les bains publics et sources thermales au Japon attendent le voyageur pour un moment de détente unique.

*Masaoka Shiki*

Considéré par beaucoup comme "le père du haïku moderne", Masaoka Shiki (1867-1902) fut le grand défenseur de cette forme majeure de la poésie japonaise. C'est à lui que l'on doit le terme haïku donné à ce très bref poème. De santé très fragile, il y consacra une bonne part de sa courte vie. Auteur de nombreux haïku, chroniqueur de poésie au journal "Nippon", fondateur d'une école de haïku, auteur de livres et d'un grand nombre d'études sur le haïku et créateur d'une revue littéraire consacrée aussi au haïku, Hototogisu ("Le Coucou"), il s'intéressa à l'œuvre de ses grands prédécesseurs, celle de Basho et surtout de Buson, dont il fit l'éloge. Il fut lui-même un des tout derniers maîtres du haïku.

*Bashô*

Bashô Matsuo, plus connu sous son seul prénom de plume Bashō, est un poète japonais du XVIIe siècle (début de la période Edo). De son vrai nom Kinsaku Matsuo (enfant) puis Munefusa Matsuo (adulte), il est considéré comme l'un des quatre maîtres classiques du haïku japonais (Bashō, Buson, Issa, Shiki).

*Saihoji*

C'est un temple bouddhiste, surnommé Kokedera, situé dans la banlieue ouest de Kyoto. La visite du temple des mousses se réserve en avance ; elle débute par l'écriture d'un Sûtra, texte canonique bouddhique, puis la visite d'un majestueux jardin zen composé de cent vingt variétés de mousses. Le temple des mousses n'est pas la moins connue des visites de Kyoto, mais compte tenu de la relative difficulté à s'y rendre, peu sont les visiteurs occidentaux dans l'ancienne capitale japonaise à en fouler le sol. Pourtant, impossible pour Kanpai de ne pas vous préciser que le jeu en vaut clairement la chandelle.

*Le principe de Pareto*

Il doit son nom à l'économiste italien Vilfredo Pareto, qui à la fin du XIXe siècle analyse les données fiscales de l'Angleterre, la Russie, la France, la Suisse, l'Italie et la Prusse. Bien que les niveaux d'inégalités soient variables selon les pays, il remarque partout un phénomène similaire : le pourcentage de la population dont la richesse est supérieure à une valeur x est toujours proportionnel à A/xα, le coefficient α variant selon les pays1. Cette distribution est aujourd'hui connue sous le nom de loi de Pareto. Bien que les travaux de Pareto n'impliquent pas nécessairement une répartition 80-20, le qualiticien Joseph Juran utilise en 1954 l'expression « principe de Pareto » pour signifier qu'environ 80 % des effets sont le produit de 20 % des causes.


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