Humour et légèreté au Japon

Fais moi mal, envoie moi au ciel !

Aïe !(1)

Hai (2)

I (3)

28 mars 2019

Episode 4 [humour et légèreté]

Unazuki Onsen (4)

Vivre des expériences surprenantes & enrichissantes pour aller plus loin encore dans la valorisation et le soin de l’humain dans sa dimension professionnelle, telle est l’idée de ces voyages apprenants.

Un massage à la mode nipponne

Vous avez probablement déjà testé un massage, profité des doigts et de mains agiles et expertes qui prennent soin de votre corps et vous apportent la détente absolue que vous recherchez après une période d’intense activité.

Un massage est [théoriquement] une belle et douce manière de se ré-ancrer pour aligner l’esprit, le mental,  et le corps. Vous attendez généralement ce moment avec plaisir et impatience…

Je profite d’une courte escale dans un ryokan(5) à Unazuki Onsen pour découvrir le  massage à la japonaise.

J’ai probablement expérimenté une centaine de style de massages dans des pays très différents, des lieux parfois très sobres, parfois plus cosy … Jusqu’alors, je n’avais pas testé le massage japonais réalisé par un autochtone…

soin de l'humain

Ce Mercredi 28 mars au soir, une masseuse qui a dépassé la soixantaine, se présente dans ma « chambre ». Immédiatement, je ressens une forte directivité chez cette femme avec entre nous le barrage de la langue. Comme c’est un massage, pas besoin de taper la causette, n’est-ce pas ? Je suis en tenue décontractée, prête pour la détente. D’autorité et avec une certaine rudesse, c’est un euphémisme, elle m’indique d’ajouter par-dessus ma tenue, un kimono léger. Elle attache très fermement le morceau de tissu avec une ceinture large, qu’elle serre bien fort.

J’ai plutôt l’habitude de massages déshabillés, je me retrouve avec 2 couches de vêtements bien ajustés sur la peau.

Une pensée furtive m’assaille : ‘quid du « contact » durant le massage ? Comment s’appelle cette femme ?’…

Âmes sensibles s'abstenir...moins de 18 ans aussi

La masseuse sexagénaire et japonaise unilingue m’indique, avec une main dirigée vers le futon, de m’allonger et me pousse légèrement pour que je m’allonge plus vite.

Je vis un certain manque de « préliminaire » relationnel, histoire de faire connaissance un peu avant de m’en remettre à son expertise, une absence d’échange de regards (ses yeux sont baissés), une certaine absence d’empathie.

Ce que je vis comme une absence de prise de « contact » crée du vide et du trouble en moi. Comme je suis là pour apprendre,  j’accepte alors de vivre authentiquement l’expérience.

Ma première réaction est toutefois de ne pas être totalement "confortable" et une certaine appréhension s’installe…

Et, là, commence la réelle aventure… accrochez vos ceintures, la mienne est bien serrée.

soin de l'humain

La masseuse pose ce que je devine un carré de tissu (une couche supplémentaire sur le kimono et mes habits) et commence à « attaquer » ma nuque et le haut du dos. Mes muscles sursautent à chaque pression sous ses doigts ; des parties de mon corps tressautent et manifestent une forme de désaccord ; une partie de moi crie « aïe » à l’intérieur différente du hai japonais はいqui signifie "oui" ; une chaleur intense me parcourt, je sens ma peau rougir sous le massage vigoureux ; une envie de geste de rébellion monte en moi pour cesser la désagréable sensation de ce que certains auteurs appelleraient la « délicieuse torture ». La dame s’élance, augmente la cadence, appuie en enfonçant profondément ses doigts dans ma chair, frotte avec énergie certaines parties de mon corps. J’ai envie de bouger, mais je suis résolument plaquée sur le futon par ses mains.Je me demande comment elle sait, comment elle fait pour connaître si parfaitement les parties sensibles de mon corps courbaturé, malmené par de longues heures de marche ou encore de stress importé d’Europe. Je suis en apnée, tendue par la crispation de la douleur, avec l’envie de fuir le futon, de renverser la dame pour échapper au contact tellement douloureux de ses mains. Ses doigts s’enfoncent encore dans ma chair, dans mes muscles avec force, entre les os, j’hurle à l’intérieur ma souffrance et en même temps, je tente de me convaincre qu’elle sait ce qu’elle fait, que je peux m’abandonner à sa dextérité.

La tentation du supplice japonais

Pourquoi accepter de souffrir autant par un massage...? Quelle bêtise !, me dis-je. Quand elle tire avec vigueur chacun de mes délicieux orteils, c'est insupportable... Je balance alors un coup totalement involontaire. Ceci n'empêche pas la dame de poursuivre avec rigueur toute japonaise son travail, frappant mon pied de sa main plusieurs fois pour stopper mes tentatives d'échappée, comme une mère taperait sur la main de son enfant. Elle m'indique avec grognement de me retourner sur l'autre face et comme je ne le fais pas assez vite, (je suis je l'avoue un peu sonnée par la brutalité du massage), elle me pousse fortement à nouveau... Vitesse et précipitation...Laissez-moi souffler et respirer svp, je regrette intensément ma masseuse préférée, Martine et ses huiles parfumées. Le supplice se poursuit, cette fois-ci avec les genoux de mon bourreau sur mes jambes et ses coudes dans le dos, sur les reins. Je voudrai être un félin pour bondir hors de cette torture. Le pire est que j'ai sollicité 60 minutes, j'en sui à la moitié du temps. Dois-je poursuivre ou lui demander d'arrêter ?

L'ouverture à la confiance

Je maintiens le cap de l’expérimentation, j’ancre du positif en moi. Je pense à cette femme de 65 ans, qui a encore autant de souplesse corporelle (il faut dire que la technique du genou est redoutable d’efficacité), qui a une connaissance approfondie du corps, qui sait lire les zones à travailler intuitivement, qui malgré sa rugosité semble s’amuser de la petite « chose » qu’elle a entre les mains, qui travaille encore, qui dirige avec fermeté ce qu’elle connaît par coeur. Tout à coup, je me sens paradoxalement reliée à toutes ces femmes qui travaillent, avec admiration pour leur courage, leur ténacité. Je suis projetée dans le foyer de cette femme que j’imagine consultée par sa famille, au service des autres. Cette femme qui sait, qui ne se laisse pas impressionner par la difficulté, qui cherche sans aucun doute à apaiser la souffrance de l’autre.

soin de l'humain

Je me laisse aller à un voyage corporel, spirituel, initiatique et énergétique.

Je libère mon esprit, je ressens moins vivement la douleur. J’attendais de la douceur et de la protection, je commence à percevoir différemment cette femme au contact rude et aux gestes brusques qui assure un geste technique professionnel & qui « soigne » par ses mains.

Le massage se termine au bout de 60 minutes interminables et d’un cheminement d’acceptation. La femme quitte le ryokan et je crois voir poindre dans son regard une forme de sourire…

Quand une douleur disparaît et une joie renaît...

Je songe alors au beau cadeau reçu à la fin d’un coaching choisi par la personne coachée avec une attention toute spéciale à mon égard et que je remercie encore. Elle m’avait précisé que le coaching avait été transformant pour elle, parfois douloureux dans les choix à effectuer, dans ses renoncements, son lâcher prise avant de se mettre en mouvement vers un changement important.

La difficile naissance de l’homme nouveau de Salvador Dali, analogie avec mon expérience vécue.

soin humain

Ce massage est venu confronter mes besoins (profiter d’une nouvelle forme de massage pour me relaxer et apprendre), des modes relationnels habituels (regards, mots, sourire), des croyances établies (un massage dans la « douceur »), des habitudes prises avec Martine, masseuse et d’autres.

L’apprentissage de ce massage est comme cet homme du re-nouveau.

Changer n’est pas toujours simple, évoluer parfois difficile, accepter la différence ou la nouveauté un effort, renoncer pour choisir de faire différemment, faire confiance à la vie.

Ce massage n’a pas été « agréable » au sens propre et figuré. En revanche, il m’a permis de sortir de ma zone de confort et d’avancer sur le même chemin que mes clients vers un changement positif malgré les appréhensions, les difficultés ou les obstacles à surmonter. Faire évoluer ma vision de cette femme par le mental tandis que mon corps lutte contre la douleur, pour la reconnaître inconditionnellement comme une praticienne expérimentée, comme une humaine professionnelle. L’accueillir dans ce qu’elle offre, accepter de tirer profit de cette séance et ses bénéfices.

Un changement peut être positivement vécu quand il est accepté.

(1) "Aïe", en français dans le texte : "Aïe, ça fait mal"

(2) "Hai", en Japonais dans le texte : Vous voulez dire oui en japonais, ou bien encore signifier un refus en disant non, mais vous ne connaissez pas nécessairement la bonne formule à utiliser ou les attitudes à adopter, dans un pays où tout est codifié et normalisé. Il faut savoir que lors d’une conversation avec un japonais, il est normal de voir ce dernier faire des hochements de tête et dire régulièrement « hai »,c’est ce que l’on appelle le « Aidzuchi » (相槌), qui signifierait « réponse brève ». En réalité, il s’agit d’une normalité lors d’une conversation en japonais, car dans la coutume locale il est respectueux que celui qui écoute « réponde » à celui qui parle, et ceci s’effectue en général par des petits hochements de tête et quelques expressions telles que « hai » (はい– oui), « naruhodo » (なるほど- en effet), « So desu ka » (そうですか- vraiment?), … Le but n’est pas de dire « oui » à proprement parler, mais plutôt de confirmer qu’on est attentif et que l’on écoute son interlocuteur, que le message passe bien et que la conversation n’est pas rompue.Ainsi, un simple « hai » ne veut pas toujours dire « oui », mais peut aussi vouloir dire « je vous ai entendu »,il vous faudra décoder la signification de ce terme selon le contexte de la conversation.

(3) "I", en anglais dans le texte "Je"

(4)Unazukionsen, Kurobe, Préfecture de Toyama / Alimentés par les eaux thermales de Kuronagi en amont de la rivière Kurobe, les bains d'Unazuki sont depuis leur création l'objet de l'admiration de nombreux artistes et écrivains. Cette plus grande station thermale de la préfecture de Toyama se trouve dans un site naturel superbe à l'entrée des gorges de la rivière Kurobe. Outre le plaisir des bains à gouter dans l'un des nombreux ryokans, dans les bains publics et dans les bassins pour les pieds aménagés dans le centre, de nombreuses promenades à pied ou à vélo sont possibles. On peut aussi pratiquer le canyoning et le rafting. Sans oublier, le célèbre petit train des gorges de la Kurobe… et le massage de Nathalie !

(5) ryokan / petit rappel : les ryokan(旅館) sont des auberges traditionnelles et typiques du Japon. Il en existe environ 70 000.


Découvrez la vidéo de présentation des voyages apprenants ici : VIDÉO

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