Beauté de la tradition et force de la modernité

Concilier beauté de la tradition et modernité

30 mars 2019

Episode 5

Okayama - Kurashiki - Himeji

Depuis mon arrivée au Japon je suis régulièrement déconcertée par la coexistence de deux temps, deux mondes, deux univers étonnement distincts, presque opposés… La féodalité revisitée et la modernité incarnée se côtoient, s’expriment et cohabitent dans les mêmes lieux, les mêmes espaces portées par les mêmes femmes et les mêmes hommes.

Comment, un pays comme le Japon, si grande puissance mondiale et tellement précurseur au niveau des techniques et des technologies, parvient-il à faire vivre dans le même temps des principes fondateurs de ce que nous pourrions rapprocher de notre moyen-âge et ceux de notre monde contemporain?

Secret de fécondes oppositions ?

Kimono symbole de tradition et de transmission

Dans un seul et même lieu, les kimonos(*) côtoient, partout en ville, les costumes occidentaux. Ces kimonos, portés par des jeunes gens, qui en groupes ou en couples, prennent plaisir à se faire photographier dans l’ici et maintenant. Ils montrent la force et la préservation d’une tradition. Le kimono, symbole des symboles, comme l'illustration de la volonté de porter et colporter l’histoire. C'est aussi une manière d’en affirmer la puissance pour construire le présent et préparer le futur.

Le kimono comme message social

Le choix d'un kimono est très important ; le vêtement et la façon de le porter comportent des messages sociaux qui peuvent être très précis. Tout d'abord, une femme choisit le kimono suivant son statut marital, son âge et la formalité de l'événement. Savoir endosser le vêtement traditionnel fait partie de la bonne éducation d'une femme. Il faut tout de même savoir que dans le mode de vie actuel, elle a peu l'occasion de le porter.

tradition japonaise

Un conformisme dans les gestes

Vu de l’extérieur et à l’aune de notre culture européenne, nous pourrions y voir juste une sorte de jeu autour d’un déguisement pour "amuser " les passants et les touristes. Il y a peut-être un peu de cela au regard des commerces de locations disponibles et du nombre de personnes costumées qui déambulent. En observant de plus près, je suis étonnée d’une forme de conformisme dans les gestes. Mais aussi dans les postures de ces jeunes gens en couple et cherchant dans une fausse intimité exposée à revivre l’histoire de leurs ancêtres. En jouant ma curieuse, j’ai  été surprise par une spontanéité déconcertante. Des propos diffus, des bribes de mots lancés à la volée par quelques jeunes gens, peu enclin à s’exprimer en public. Le japonais me semble être plutôt introverti dans l’expression de ses sentiments. Par exemple, les jeunes gens ne s’embrassent pas en public, ils marchent côte à côté ce qui signifie qu’ils forment un couple.

Le socle d'usages modernes

Ces "parades" en kimonos ne sont pas un jeu, même si les minauderies peuvent paraître parfois sur jouées. Ces jeunes gens sont convaincus que leur tradition est le socle de leurs usages modernes. Un socle qui fonde leur histoire et donne de la puissance et de la sagesse à leur avenir.

Quand la tradition transcende la modernité

La modernité n’existe que parce que les traditions et les expressions du passé continuent de vivre et d’être animées, au sens propre du terme.

Ainsi, en découvrant et parcourant les quartiers des samouraïs et ceux des geishas (*), j’ai parcouru des lieux de vie exceptionnels, voire même extra-ordinaires. Ceux-ci sont encerclés par les quartiers de la ville moderne. Un monde ancien vivant qui cohabite et respire à ses  rythmes alors qu’il frôle en permanence le nouveau monde. C’est donc dans un univers asynchrone que je me suis sentie propulsée subitement. Je me retrouve au bord d’un déséquilibre physique, d’une schizophrénie spatio-temporelle.

J’avais eu déjà quelques expériences de "retour dans le futur" avant ce périple nippon.

tradition japonaise

Par exemple, j’ai participé activement pendant plusieurs années à l’association "L’Alliance des lions d’Anjou" à but non lucratif. Cette association avait pour vocation d’organiser des manifestations et des camps médiévaux en France. Il est vrai que notre pays ne manque pas d’attraits pour ses lieux et son patrimoine historique. Cependant, chacune des manifestations était limitée dans le temps, celui d’un week-end, ou d’une semaine. Je pense au grand rassemblement annuel à Provins ou encore plus durablement le chantier médiéval de Guédelon.

En France, nous avons par ailleurs des parcs à thèmes tel celui du Puy du Fou, devenu référence pour sa capacité à faire revivre une partie de l’histoire vendéenne. Ces exemples relèvent plutôt du "spectacle grand public" et n’ont aucune commune mesure avec l’incarnation japonaise.

Réconciliation des temps

Au jour le jour, les japonais, vivent leurs spécificités et leurs originalités culturelles en sachant réconcilier les temps. Personne n’oserait se moquer des promeneurs en kimono, ils ont et sont une dimension sacrée.

J’ai échangé également avec trois personnes, honorant lors d’une cérémonie d’offrandes et de chants, un sanctuaire sacré datant de 1600, Zenko-ji à Togakushi. De religion animiste, elles célèbrent le printemps et chaque saison. Ce sont là des rites riches, expression d’une tradition dans la culture japonaise. Ainsi, je constate, leur grande capacité à préserver les racines et repères du passé. Il s'adonnent à faire évoluer leur écosystème dans une dimension technologique reconnue mondialement.

Confidences de Geishas

J’ai passé une partie d’un après-midi dans une des rares maisons de geishas encore en activité à Kazanawa. L’espace de ce temps privilégié, j’ai pu appréhender une autre dimension d’une condition féminine aussi atypique que totalement assumée. Ces femmes vivent pleinement leur choix culturels et professionnels. Elles accueillent en même temps le mouvement du monde moderne et ce que, nous-mêmes, nous incarnons.

tradition japonaise

Confession de Yuri

Yuri se confie à la femme que je suis et notre complicité s’exprime en dehors du temps et des cultures. ‘‘C’est un honneur’’, me dit-elle, ‘‘de pouvoir maintenir une tradition de plusieurs siècles . C’est mon choix de conserver cette tradition et d’y consacrer la majeure partie de mon temps, quand le reste de mes amis vit au quotidien dans ce siècle’’. Yuri, en me quittant m’avoue  qu’elle ‘‘aurait très envie de visiter la France’’. Bienvenue à toi, Yuri et à tes compagnes, dans mon monde.

Ces regards, ces échanges et ces partages, m’interrogent sur notre capacité et notre détermination à savoir faire vivre nos propres traditions, notre histoire dans nos "chaumières" et dans nos pratiques professionnelles.

Préservation & transformation

J’ai la chance de collaborer avec de belles entreprises solides et ancrées dans leur histoire et leur territoire. L’un de leur défi est de préserver les fondamentaux de leur longévité et en même temps d’innover dans leurs pratiques pour maintenir leur compétitivité.

Notre tissu économique français vit et vibre aux rythmes de belles histoires d’entreprises et de personnalités dirigeantes investies dans la préservation de leur savoir-faire. Ces entreprises utilisent des chartes de valeurs, des symboles, des mots propres à leurs métiers, un style de management. Autant de manière de faire vivre au quotidien le passé, de le croiser au présent et ainsi de préparer le futur. On pourrait peut-être également souligner que même le dress code fait aussi partie des éléments de repérage et d’identification culturels d’une entreprise.

tradition japonaise

Dans notre époque charnière où le big data, l’intelligence artificielle et l’explosion digitale font la révolution dans nos organisations du travail, s’inspirer du modèle japonais pourrait être une voie intéressante à explorer. Équilibrer ce qui fondamentalement crée les repères des femmes et des hommes dans leur dimension professionnelle. Aussi ce qui peut permettre la transformation et l’évolution pour la continuité de nos entreprises. On pourrait presque le comprendre hors de l’échelle du temps. A la fois comme un passé, un présent et un futur. Dans l’intemporalité de ses significations il y a une forme de palingénésie. Comme une espèce de renaissance comme source d’évolution et de perfectionnement des êtres et des sociétés.

Des clés d’inspiration sont autant de possibles réflexions pour s’en approcher :

  • passer du profane au sacré, porter et transmettre fièrement nos traditions pour construire l’avenir ainsi que développer notre résilience et notre agilité.

(*) Les mots pour le dire

Le kimono

  • La tradition désigne la transmission continue d'un contenu culturel à travers l'histoire depuis un événement fondateur ou un passé immémorial (du latin traditio, tradere, de trans « à travers » et dare « donner », « faire passer à un autre, remettre »).
  • Le kimono(着物, de kiru et mono, littéralement « chose que l'on porte sur soi ») est le vêtement traditionnel japonais. Il est souvent confondu, à tort, avec les vêtements d'entraînement des arts martiaux (keikogi, en particulier judogi ou karategi). Avant l'introduction des vêtements occidentaux au Japon, le terme « kimono » désignait tous les types de vêtements. De nos jours, il se réfère à la robe traditionnelle japonaise, de forme de T, portée essentiellement pour les grandes occasions.
  • Le terme « kimono » apparaît au xiiiesiècle.Au cours de l'époque d'Edo (1600-1868) le terme kosode reste, quasiment, le seul employé. Il désigne un vêtement aux "manches courtes", des manches tubulaires dont l'ouverture était juste assez grande pour le passage de la main et du bras. Les manches sont devenues plus longues, spécialement pour les jeunes filles. C'est le furisode. Le obi est devenu plus répandu dans de nombreux style suivant les modes. Depuis lors, la forme basique du kimono, tant chez la femme que chez l'homme, n'a presque plus évolué. Ceux réalisés avec talent dans des matériaux précieux sont considérés comme des œuvres d'art. Ces sont des objets de luxe, aujourd'hui comme hier. L'enseignement de cet art est en plein essor et les établissements spécialisés prolifèrent. À la fin de chaque session, l'école organise une fête en l'honneur des lauréates. Celles-ci reçoivent alors un diplôme dûment avalisé par les autorités.

La geisha

  • Une geisha(芸者?), aussi appelée geiko (芸子/芸妓?) ou geigi (芸妓?), est au Japon une artiste et une dame de compagnie, qui consacre sa vie à la pratique artistique raffinée des arts traditionnels japonais pour des prestations d'accompagnement et de divertissement, pour une clientèle très aisée. Elle cultive le raffinement artistique dans divers domaines tels que l'habillement en kimono, la musique classique, la danse, les rapports sociaux et la conversation, des jeux... Le mot « geisha » peut s’interpréter comme « personne d’arts » ou « femme qui excelle dans le métier de l'art ».
  • Les geishas étaient nombreuses aux xviiieet xixe siècles. Elles existent encore dans le Japon contemporain bien que leur nombre soit en constante diminution : estimé à 17 000 dans les années 1980, il n'est plus que d'environ 200 de nos jours, principalement à Kyōto dans le quartier de Gion. Cependant, grâce à une meilleure communication sur les activités des geishas notamment par la télévision et Internet, le nombre d'apprenties geisha (maiko) a connu récemment une nette augmentation.
  • L'institution multi-séculaire des geishas entretient un rapport étroit et complexe avec le phénomène de prostitution.  Entre idéalisation de leur rôle et de leurs activités, et réalités historiques et sociales. Il est toutefois certain que l'octroi de faveurs sexuelles par la geisha à son client n'a jamais été entendu comme systématique ou allant de soi.

Découvrez la vidéo de présentation des voyages apprenants ici : VIDÉO

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